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1er avril 2004

- Jean-Michel Caroit

Condamné à Miami, le trafiquant Beaudoin « Jacques » Kétant accuse l’ex-chef de l’Etat d’avoir été le « parrain » de la cocaïne sud-américaine dans le pays. Les Etats-Unis utilisent le dossier des stupéfiants comme un moyen de pression. L’inculpation reste une menace pour l’ancien président.

« Il m’a trahi, comme Judas a trahi Jésus. » C’était le 25 février, quatre jours avant la fuite du président haïtien Jean-Bertrand Aristide. Peu avant d’être condamné à 27 ans de prison et 30 millions de dollars d’amende par un tribunal fédéral à Miami, Beaudoin « Jacques » Kétant accusait M. Aristide d’être le « parrain » du trafic de drogue en Haïti.

Propriétaire d’une maison évaluée à 8 millions de dollars à Vivi Michel, sur les hauteurs surplombant Port-au-Prince, exhibant des toiles de Picasso et de Monet, M. Kétant a reconnu avoir distribué plus de 40 tonnes de cocaïne colombienne aux Etats-Unis depuis une douzaine d’années. « Le patron, c’était Aristide. Je l’ai payé durant des années. Il fallait le payer, sinon on mourait », a-t-il déclaré devant le tribunal. Partenaire des principaux cartels colombiens de Medellin, de Cali et du Norte del Valle, Beaudoin « Jacques » Kétant avait débuté dans le trafic avec le colonel Michel François, l’un des « cerveaux » du coup d’Etat qui avait renversé Jean-Bertrand Aristide en septembre 1991. Cet ancien chef de la police est réfugié au Honduras, un pays qui n’a pas de traité d’extradition avec les Etats-Unis.

M. Kétant avait noué d’étroites relations avec le président Aristide depuis leur rencontre, en 1998, par l’intermédiaire d’un autre trafiquant. Il le qualifiait de « compadre » (compère), une expression amicale commune en Amérique latine. Beaudoin Kétant affirme qu’il lui versait environ 500 000 dollars par mois pour l’usage exclusif de la Nationale 9, où la police interrompait le trafic pour permettre l’atterrissage des avionnettes chargées de cocaïne. M. Kétant cotisait aussi environ 500 000 dollars par an à la Famille Lavalas, le parti présidentiel, et envoyait régulièrement des sommes importantes à la Fondation Aristide pour la démocratie, selon son témoignage recueilli en prison par l’intermédiaire de son avocat, Ruben Oliva.

AUTORITÉS CORROMPUES

En février 2003, un jeune frère de Beaudoin Kétant, Hector, est tué à son domicile lors d’une descente de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI). « Aristide avait besoin d’argent pour financer le carnaval. D’habitude, il prenait 30 %, mais, cette fois, il voulait 80 % sur une grosse cargaison, plus de 700 kg. La négociation a mal tourné et Rudy Thérassan a tiré sur Hector et l’un de ses gardes du corps, Hermann Charles », selon un témoin. Aujourd’hui réfugié à Miami où il travaille pour la DEA (le service antidrogue américain), le chef de la BRI, Rudy Thérassan, était au cœur du dispositif mis en place pour « taxer » le trafic de drogue.

En mai, Beaudoin « Jacques » Kétant et ses gardes du corps provoquent un scandale à l’Union School, le très chic collège bilingue de Port-au-Prince, où l’un de ses fils côtoie les enfants des diplomates américains. Outrée, l’ambassade des Etats-Unis proteste directement auprès du président Aristide, qui s’efforce alors d’obtenir la reprise de l’aide internationale, gelée depuis la crise post-électorale de 2000. Le 17 juin, M. Kétant est convoqué au palais présidentiel où il est, selon ses termes, « kidnappé » et livré à cinq agents de la DEA, l’Agence américaine de lutte contre le trafic de drogue. Menotté, il tente de s’enfuir sur le tarmac de l’aéroport de Port-au-Prince avant d’être emmené à Miami. « Peu après avoir livré Kétant, Aristide a obtenu la reprise des financements de la Banque interaméricaine de développement », note un diplomate.

Depuis des années, les rapports officiels américains notent qu’Haïti « est une plateforme importante de transbordement de la cocaïne sud-américaine vers les Etats-Unis » et décrivent la corruption des autorités, qui permettent aux trafiquants d’opérer sans encombre. La presse américaine a publié de nombreux articles sur ce sujet. Il y a deux ans, le Wall Street Journal citait Mario Andrésol, ancien directeur de la police judiciaire haïtienne, qui s’était exilé : « Les trafiquants travaillent avec Aristide... Des personnes que j’ai arrêtées pour trafic de drogue ont été promues au sein de la polic. »

« Il est difficile d’imaginer qu’Aristide ne participait pas à cette activité criminelle extrêmement lucrative », a déclaré récemment à une chaîne de télévision l’ancien général Barry McCaffrey, responsable de la lutte antidrogue du président Bill Clinton. Outre M. Kétant, une cinquantaine d’autres trafiquants haïtiens sont sous les verrous aux Etats-Unis. L’un d’eux, Eliobert Jasmé, surnommé « Ed1 », du nom de son entreprise de construction, a jusqu’à présent refusé de parler et a choisi le même avocat que l’ancien président panaméen Manuel Noriega, Me Frank Rubino. Mais d’autres se sont mis à table. Carlos Ovalle, un trafiquant colombien qui a longtemps résidé en Haïti, a ainsi accepté de coopérer avec les autorités américaines.

RÉUNION D’URGENCE

La récente arrestation à Toronto d’Oriel Jean, ancien chef de la sécurité présidentielle, est encore plus menaçante pour M. Aristide. Envoyé aux Etats-Unis, Oriel Jean a été inculpé pour trafic de cocaïne par le tribunal fédéral de Miami. Selon un informateur de la DEA, un ancien trafiquant de drogue haïtien, Oriel Jean prélevait 50 000 dollars sur chaque cargaison de cocaïne qui arrivait par avion en Haïti.

« Les Américains savaient parfaitement ce qui se passait. Je leur ai personnellement transmis des informations qui n’ont pas eu de suite. Ils connaissaient l’importance du narcotrafic dans l’économie haïtienne. Mon impression est qu’ils préféraient fermer les yeux pour ne pas devoir prendre en charge Haïti », confie un général à la retraite de la République dominicaine voisine. Dès la fin des années 1990, plusieurs de ses informateurs dans la zone frontalière lui avaient indiqué que les trafiquants versaient un « péage » à la Fondation Aristide.

Pour Washington, la principale menace venant des grandes Antilles est l’immigration illégale. L’attaque de la base navale de Killick par un groupe de « chimères », les partisans armés de l’ancien président haïtien, a été l’un des éléments décisifs qui a poussé le gouvernement américain à demander, peu après la France, le départ de M. Aristide. Située à la sortie sud de Port-au-Prince, cette base des garde-côtes a pour mission principale de contrôler les boat people. L’attaque a provoqué une réunion interministérielle d’urgence à la Maison blanche, le 27 février, au cours de laquelle le plan de la Communauté des Caraïbes (Caricom), prévoyant le maintien du président Aristide au pouvoir jusqu’au terme de son mandat, en 2006, a été abandonné par Washington.

Pour les Américains, le dossier drogue arrive en deuxième position après le risque d’une arrivée massive de réfugiés, et il est souvent utilisé comme un moyen de pression, voire de chantage. Plusieurs membres de l’administration Bush sont partisans d’une inculpation rapide de Jean-Bertrand Aristide pour trafic de stupéfiants. La récente suspension de son visa américain pourrait être un premier pas. D’autres préfèrent conserver cette arme comme une épée de Damoclès. « Plus il ouvre la bouche, plus l’inculpation se rapproche », dit un fonctionnaire qui travaille sur le dossier.

A Port-au-Prince, « tout le monde savait »

Dans un discours d’une rare franchise, le 9 juillet 2003, l’ambassadeur des Etats-Unis à Port-au-Prince, Brian Dean Curran, en fin de mission, dénonce la tolérance de la société haïtienne à l’égard du trafic de drogue. « Les trafiquants sont bien connus. Ils s’approvisionnent dans vos magasins ; vous leur vendez des maisons ou leur en construisez de nouvelles ; vous prenez leurs dépôts ; vous éduquez leurs enfants », lance-t-il aux membres, pétrifiés, de la chambre de commerce américaine d’Haïti, l’élite économique du pays. « En Haïti, les trafiquants n’avaient pas besoin de se cacher. Tout le monde savait », confirme un diplomate. Tout le monde, à commencer par les Américains. Pourquoi n’ont-ils pas utilisé ce dossier contre Jean-Bertrand Aristide, comme ils l’avaient fait contre Manuel Noriega, l’ancien président du Panama qui croupit dans une prison de Miami depuis 1989 ?


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